Les professionnels de l’international

Yasmine Bouagga (ENS Lyon)

Romain Lecler (ENS)

Yohann Morival (Lille)

S1 et S2 - 6 crédits

Contact : romain.lecler@ens.fr

Ce séminaire s’intéresse depuis trois ans aux « professionnels de l’international », c’est-à-dire à tous ceux qui font circuler des biens et des savoirs au-delà des frontières nationales : professionnels du commerce international, cadres de multinationales, hauts-fonctionnaires internationaux entrepreneurs transnationaux, activistes transnationaux, consultants, membres d’ONG, professionnels du transport maritime et routier, passeurs, etc. On compare ainsi entre eux une grande diversité d’acteurs sans réserver l’étiquette « international » à ceux qu’on retient habituellement en relations internationales. Pour étudier ces derniers, le séminaire privilégie l’angle de la sociologie des professions et du travail en posant les questions suivantes aux chercheurs invités : quelles sont les trajectoires de ces professionnels, leurs positions et leurs ressources, leurs activités et leurs statuts ? De quoi sont-ils les professionnels exactement et comment travaillent-ils l’international ?

Le séminaire repose sur les interventions de chercheurs invités (première heure) et la discussion de leurs travaux par les étudiants (deuxième heure). Des textes sont systématiquement proposés aux étudiants pour préparer les discussions de chaque séance. Le séminaire est ouvert à tous, sans obligation de validation. Il donne la chance à des étudiants de tous niveaux de rencontrer plus d’une dizaine de chercheurs de disciplines et d’objets variés et de discuter à bâtons rompus avec eux, tout en s’initiant aux méthodes de l’enquête globale, aux sciences sociales et aux relations internationales.

Validation : (i) introduction de la discussion d’une séance (ii) compte-rendu de séance commenté.

Textes disponibles sur le Moodle du cours

12 séances de 2h.

Mardis de 17h à 19h, à partir du mardi 10 octobre 2017

Salle R3-35 (3e étage, campus Jourdan).

Programme des séances :

1. 10 octobre 2017 - Adrien Fauve (Paris-Sud). Les courtiers de l’autoritarisme : élites transnationales et production de la légitimité (une comparaison Azerbaïdjan / Kazakhstan)

Résumé : Cette recherche porte sur un type particulier de professionnels de l’international : les courtiers de l’autoritarisme. Leur analyse permet ainsi de repenser la légitimé des régimes politiques en mobilisant le concept de « promotion autoritaire ». Ce concept désigne ne effet les dispositifs de légitimation mis en œuvre par ces courtiers sur un plan transnational. Dans les cas de l’Azerbaïdjan et du Kazakhstan, ces dispositifs visent à créer de la reconnaissance internationale auprès des élites européennes, afin d’attirer les capitaux, d’exporter les hydrocarbures et de faire venir ces élites à Bakou et Astana lors d’événements internationaux. L’approche combine différentes méthodes qualitatives (prosopographie, entretiens, observations in situ, ethnographie numérique) sur des terrains multi-situés. En suivant les trajectoires de ces acteurs, depuis les métropoles européennes jusqu’aux capitales de l’Azerbaïdjan et du Kazakhstan, on révèle ainsi l’activité de ces acteurs méconnus mais cruciaux pour une sociologie de la mondialisation, attentive jusqu’ici à la démocratisation et au développement économique.

2. 17 octobre 2017 - Sara Casella (Université d’Edimbourg). Des « faux touristes » aux « filières » : la reformulation de la cible des contrôles par la police aux frontières (1953-2004).

Résumé : Cette présentation a pour objectif de saisir les transformations professionnelles de la police aux frontières sur un demi-siècle (1953-2004) grâce à l’analyse de l’une de ses tâches : le recueil et l’utilisation d’informations issues des contrôles frontaliers. L’attention à l’évolution des catégories administratives et à leur circulation entre niveau national et européen éclaire les transformations et l’européanisation du contrôle frontalier.

3. 14 novembre 2017 - Mailys Mangin (Lille). « Crise nucléaire à l’AIEA » : usages et production d’une expertise internationale.

Résumé : A partir d’entretiens réalisés à Vienne et Washington avec des diplomates nationaux et des fonctionnaires internationaux de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA), cette communication s’intéresse aux modalités d’exercice de la puissance étatique au sein d’organisations multilatérales. A contrecourant des approches internationalistes qui ne s’intéressent le plus souvent qu’aux activités intergouvernementales, cette contribution montre que diplomates nationaux et fonctionnaires internationaux sont pris dans un même espace tactique au sein duquel se redéfinie en permanence les modalités légitimes de production de l’expertise internationale en matière de « non-prolifération nucléaire ». Retracer les mécanismes de production de cette expertise et les usages politiques qui en sont fait permet de démontrer que les fonctionnaires internationaux n’ont pas à choisir entre leur allégeance au corps des fonctionnaires internationaux « apolitique » ; et leur connaissance et insertion dans des logiques intergouvernementales. Des capitaux nationaux sont investis dans le jeu multilatéral par les diplomates comme par les fonctionnaires internationaux, mais les façons de mobiliser ces capitaux diffèrent en fonction des positions occupées dans l’espace multilatéral.

4. 5 décembre 2017 - Vincent Gayon (Dauphine). Organisations internationales, différenciation sociale et concurrence entre savoirs d’Etat. Réflexions à partir d’une enquête depuis l’OCDE.

Résumé : Angle mort des études portant sur les organisations internationales (OI), la recherche présentée étudie les controverses que les savoirs de gouvernement qu’elles produisent suscitent ou alimentent dans les champs universitaires. Par ce biais sont mis au jour des processus de compétition et de consolidation intersectorielles, ou inter-champs, qui relient certains secteurs des organisations internationales à des secteurs universitaires. En même temps qu’ils ressourcent constamment l’expertise économique et sociale à prétention universelle que les OI estampillent, ces processus structurent l’internationalisation disciplinaire. Les débats sur le rapport McCracken de l’OCDE (1977) au sein de « lieux neutres » rendent visible la concurrence asymétrique entre savoirs d’État dans l’interprétation de la crise stagflationniste et la nature multisectorielle de l’OCDE.

5. 19 décembre 2017 - Etienne Peyrat (Sciences-Po). Un problème de ’’cadres’’ : républiques soviétiques et paradiplomatie après 1945.

Résumé : Cette intervention part d’un point méconnu de l’histoire soviétique : la création, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, de ministères des Affaires étrangères dans toutes les républiques fédérées d’URSS. L’activité de ces ministères contredit l’image traditionnelle d’une diplomatie soviétique monolithique et révèle la place de l’international dans les différentes républiques, en particulier celles situées sur des frontières stratégiques. La capacité d’entrer en diplomatie contribue en effet à la constitution d’Etats nationaux, bien avant les indépendances de la fin des années 1980, et à la formation de ’’cadres’’ spécialisés dans les relations extérieures. Si cette situation rejoint certaines réflexions sur la montée en puissance de la ’’paradiplomatie’’ dans le second vingtième siècle, elle l’envisage hors des fédérations occidentales qui ont vu naître le concept.

6. 16 janvier 2018 - Denis Colombi (Sciences-Po). Devenir expatrié : les ancrages nationaux des carrières internationales.

Résumé : Alors que la mobilité professionnelle internationale augmente depuis les années 1980 pour les travailleurs qualifiés français, les carrières de ceux qui s’y livrent demeurent diverses : certains n’en font qu’une ligne sur leur CV tandis que d’autres construisent leurs carrières autour, certains se spécialisent dans une région du monde tandis que d’autres s’affirment comme des professionnels du "global", d’autres enfin reviennent en France plutôt que de s’installer définitivement hors des frontières nationales. Cette diversité des carrières permet d’étudier le fonctionnement des marchés du travail confrontés à l’internationalisation : quels sont les processus qui font que deviennent (ou non) des "expatriés", se spécialisent (ou non) dans l’international ? En soulignant combien ces processus s’inscrivent dans l’espace national, on explorera une façon souvent ignorée dont la mondialisation transforme les marchés du travail.

7. 30 janvier 2018 - Françoise Mengin (Sciences-Po). Représenter un Etat non reconnu : le métier de diplomate taiwanais dans une perspective comparative.

Résumé : Bien que pleinement indépendant de fait, répondant à la définition d’un Etat en droit international et 22ème puissance économique mondiale, Taiwan est exclu de la communauté interétatique, n’appartenant ni à l’ONU ni à aucune de ses agences spécialisées, et n’ayant de relations diplomatiques qu’avec vingt petits Etats sans poids sur la scène internationale. Néanmoins, le corps diplomatique taiwanais est à la mesure de celui d’un Etat pleinement reconnu en termes de budget, d’effectifs ou de carrière au sein du ministère des Affaires étrangères à Taipei et d’un réseau de bureaux de représentation officieux établis dans plus d’une centaine de pays. Quels sont les espaces de travail laissés à ces diplomates par les chancelleries qui refusent de reconnaître leur Etat ? Représenter un Etat non reconnu génère-t-il des pratiques diplomatiques innovantes ? Quelles sont les motivations de ces diplomates pour entrer dans la carrière ? A partir de ce cas irréductible à toute catégorie, et en prenant les diplomaties française et palestinienne comme principaux contrepoints, cette communication tentera d’analyser les permanences comme les évolutions du métier de diplomate.

8. 27 février 2018 - Dilek Yankaya (Paris-Descartes). Organiser le patronat dans le Moyen-Orient : Hommes d’affaires et circulation d’un modèle d’action patronal.

Résumé : En 2011, peu après les soulèvements populaires qui ont bouleversé l’espace politique dans le Moyen-Orient et en Afrique du Nord, deux nouvelles associations patronales ont été fondées en Tunisie et en Egypte, par les hommes d’affaires proches d’Ennahdha et des Frères Musulmans, une nouveauté pour ces contextes économiques configurés d’en-haut. Cela a été possible grâce à l’assistance du patronat islamique turc qui ambitionne de diffuser, vers les pays musulmans, son modèle d’action patronale. Mais comment les circulations politico-symboliques accompagnent-elles concrètement les exportations marchandes ? A partir de l’activisme du patronat islamique turc – organisation d’un salon international et direction d’un réseau patronal mondial – cette intervention interroge les hommes d’affaires comme acteurs de différentes formes de circulations transnationales.

9. 27 mars 2018 - Cécile Jouhanneau (Montpellier) et Nathalie Duclos (Tours). Comment un militaire national devient un policier civil international (et inversement). Des gendarmes français en opérations extérieures en ex-Yougoslavie.

Résumé : Suffit-il de rejoindre les rangs des pacificateurs onusiens pour devenir « international » ? Une enquête qualitative parmi des gendarmes français partis en opérations extérieures (opex) en Bosnie et au Kosovo révèle qu’en opex les gendarmes redéploient, en les adaptant, des pratiques professionnelles familières acquises en France. Il s’agit, comme sur le territoire national, de surveiller et servir les populations locales : se montrer à l’écoute de leurs besoins et, inextricablement, se constituer des réseaux de renseignement. Ainsi, loin de l’image de policiers civils internationaux UNPOL (UN Policemen), nos enquêtés, partis en mission au tournant des années 2000, ont plutôt affirmé dans ce cadre leur identification nationale ainsi que leur militarité – et ce précisément à un moment où la gendarmerie connaissait en France un processus de civilianisation. Reconstituer les trajectoires et les pratiques de ces « policiers internationaux » suggère ainsi qu’il ne suffit pas de traverser des frontières pour s’internationaliser et que les crises sécuritaires internationales fournissent parfois l’occasion de résoudre des crises professionnelles domestiques. 

10. 15 mai 2018 - Isaline Bergamaschi (Université Libre de Bruxelles)Courtiers de la paix ? Prémisses d’une enquête sociologique portant sur les "contrats locaux" de l’ONU au sein de la Mission Multidimensionnelle Intégrée des Nations Unies pour la Stabilisation au Mali.

11. 29 mai 2018 - Sidy Cissokho (Université d’Edimbourg). L’économiste, l’ingénieur et la route en Afrique (1960-2000). L’avènement d’un nouveau généraliste au sein de la Banque Mondiale.

Résumé : Sur la base d’archives, de rapports ainsi que de multiples entretiens menés avec des employés de la Banque Mondiale, mon travail retrace la façon dont la grammaire des projets de construction de routes en Afrique de cette institution a évolué des années 1960 aux années 2000. Au premier abord rébarbatif, la reconstitution de l’évolution des justifications données par la banque à ces projets permet de retracer celle des rapports de forces entre les différentes catégories professionnelles composant l’organisation internationale. Ce travail permet ainsi de mettre en exergue la montée en puissance­ –durant les années 1980 et au fil des restructurations internes d’inspiration néo-managériale– de la figure de l’ingénieur et des savoir-faire attachés à ce statut, aux dépens de ceux des économistes. A rebours du puissant discours tenu par cette organisation internationale sur elle-même mettant en avant une action tournée vers la satisfaction de l’intérêt général et guidée par une rationalité quasi-scientifique, cet exercice souligne le caractère variable des savoirs valorisés au sein de la banque. Il met par ailleurs en exergue le lien existant entre, d’un côté, l’institutionnalisation de certaines solutions et, de l’autre, l’affirmation de catégories d’employés particulières au sein de la banque.

12. Printemps 2018 (date à préciser) - Nicolas Lainez (Singapour)La migration circulaire de prostituées vietnamiennes à Singapour : Etude ethnographique des réseaux familiaux.

Résumé : Cette communication décrit le fonctionnement des réseaux informels qui facilitent la migration circulaire et la mise au travail des prostituées vietnamiennes à Singapour. Ces réseaux peuvent être qualifiés de « familiaux » car ils sont structurés autour de liens forts et notamment de liens parenté. En outre, ils opèrent sur la base d’un éthos familial qui permet aux intermédiaires et à leurs clientes de se représenter comme des « mères » et des « filles », et d’établir des relations ambivalentes mêlant care et violence, ainsi que des processus de socialisation et de reproduction sociale inhérents à l’institution familiale. Nourri d’une enquête ethnographique de quatre ans, l’examen des traits organisationnels et opérationnels des réseaux familiaux débouche sur la proposition d’un nouveau modèle théorique dans le champ de la migration transnationale à des fins de prostitution.

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