Confrontations sociales

Séminaire mensuel, deuxième semestre, 6 séancesle mercredi de 17h à 19h

 

Mercredis 14 et 21 mars en salle R2-05

Mercredi 16 mai en salle R3-46

Mercredis 23 et 30 mai en salle R2-05

Mercredi 13 juin en salle R1-15 (côté PSE)

 

École normale supérieure - Campus Jourdan

48, boulevard Jourdan 75014 Paris

validable 3 crédits ECTS

 

Thibaut Menoux (MCF Université de Nantes - chercheur au CENS)

Sylvain Ville (MCF Université de Picardie Jules Verne - chercheur au CHSSC)

 

(Illustration : Photogramme tiré du film "La vie est un long fleuve tranquille" réalisé en 1988 par Etienne Chatiliez)

Présentation du séminaire

Le séminaire “confrontations sociales” se propose, pour la deuxième année consécutive, d’explorer la question des contacts entre agent·e·s issu·e·s de classes sociales distantes. Qu’il s’agisse de situations qui vont de la simple communication médiée jusqu’à une coprésence physique, qui donnent lieu à des interactions fugaces ou prolongées, anodines ou signifiantes, occasionnelles ou répétées, accidentelles ou institutionnalisées, la focale retenue se veut volontairement large. Il s’agit toujours de s’intéresser aux interactions ayant lieu entre agent·e·s issu·e·s d’univers sociaux contrastés, situé·e·s dans des zones différentes de l’espace social et qui sont amené·e·s, dans un cadre public ou privé, professionnel ou de loisir, officiel ou clandestin, à se côtoyer, à s’affronter ou au contraire à collaborer. Comment penser sociologiquement ces rencontres sans affinités électives, sans connivence de classe ?

 

La recherche en sciences sociales a beaucoup abordé le pendant inverse des confrontations sociales, c’est-à-dire la question de l’entre-soi, que ce dernier soit choisi (Pinçon et Pinçon-Charlot, 2007) ou qu’il soit subi (Schwartz, 1990). En revanche, la question du contact entre classes sociales distantes est, quant à elle, rarement thématisée en elle-même, à quelques exceptions près : par exemple à l’occasion d’une réflexion sur le peuplement des grands ensembles (Chamboredon et Lemaire, 1970), sur les relations entre maîtres et domestiques (Memmi, 2003), entre locataires d’immeubles huppés et concierges (Bearman, 2005), entre apprenti·e·s ethnographes et classes bourgeoises (Jounin, 2014) ou encore entre intellectuels et classes populaires dans les tranchées (Mariot, 2013). La question de ces rapprochements entre classes sociales distantes peut certes constituer, dans certains travaux, un des aspects que le·la chercheur·se est amené·e à traiter comme une constituante secondaire de son objet ou une réalité qu’il·elle est amené·e à rencontrer au détour de son terrain - par exemple sur les rapports entre client·e·s et vendeur·se·s des grands magasins (Barbier, 2012). Mais rares sont les travaux qui en font l’objet central de leur analyse.

 

La rareté de ces travaux trouve notamment son origine dans le découpage des objets d’études. En effet, qu’il s’agisse de l’histoire, de la sociologie ou encore de l’économie, les publications visent à concentrer leur analyse sur une classe sociale en particulier (et plus particulièrement sur les classes populaires ou sur les élites). En témoignent par exemple le découpage par “réseaux thématiques” (RT) de l’Association Française de Sociologie ou encore les spécialisations au sein des disciplines (sociologues des classes populaires, historien·ne·s de la bourgeoisie, économistes de la pauvreté, etc.). Autant de subdivisions académiques peu propices à un travail sur cette thématique de la confrontation entre classes sociales éloignées. Cette dernière soulève pourtant des enjeux féconds, aussi bien théoriques que méthodologiques.

 

D’un point de vue théorique d’abord, le rapprochement entre classes sociales distantes fait plutôt figure d’exception ou d’atypie sociologique, dérogeant aux considérations maintes fois tenues, souvent à bon escient, sur les stratégies d’évitement (François et Poupeau, 2004), sur la défense de l’entre-soi (Girard, 1964 ; Tissot et al., 2014), ou, bien sûr, sur les phénomènes de distinction (Bourdieu, 1979). Pourtant, ce questionnement en termes de confrontations sociales, qui délaisse les phénomènes de cloisonnement pour se pencher au contraire sur les lieux, les moments et les occasions sociales de promiscuité entre agent·e·s socialement éloigné·e·s, est stimulant pour la recherche en sciences sociales. Il ne s’agit pas de céder à une vision en termes de “moyennisation” ou de disparition des classes et de rejeter ce faisant le soubassement général d’une sociologie attentive aux différences entre classes et aux inégalités. Il s’agit plutôt, dans ce même cadre théorique qui tient compte de la réalité de la domination, d’observer des situations d’emprunts, de réappropriations, de conflictualités plus ou moins larvées ou au contraire d’alliances inédites. L’étude de ces situations permet d’enrichir la description et la compréhension du monde social, en prenant en compte ces zones de flou ou de frottements entre mondes sociaux que tout, a priori, était censé séparer.

 

D’un point de vue méthodologique ensuite, les travaux existant sur la question des confrontations entre classes sociales distantes visent surtout à analyser une relation entre enquêteur·trice et enquêté·e, que ce soit sur le terrain même (Chamboredon et al., 1994) ou dans la manière dont on procède à l’analyse (Grignon et Passeron, 1989). Si ce séminaire pourra permettre de poursuivre ces réflexions importantes autour de la relation d’enquête, il vise cependant surtout à examiner comment ces relations existent dans d’autres situations sociales. En effet, au-delà de cet enjeu de la distance sociale lorsqu’elle se joue dans la relation entre enquêteurs/trices et enquêté·e·s dans le sens d’une domination des premier·e·s (Mauger, 1991) ou des second·e·s (Pinçon et Pinçon-Charlot, 1997), le fait d’être attentif sur son terrain aux contacts entre classes sociales distantes invite le chercheur à une forme d’inventivité pour trouver des repères pertinents, des indicateurs utiles, des archives inédites, afin de traquer, décrire et analyser les effets de ces confrontations entre agent·e·s contrasté·e·s.

 

À travers la présentation d’enquêtes empiriques par leurs auteurs issus d’horizons disciplinaires différents (sociologues, anthropologues, politistes, historien·ne·s, etc.) ce séminaire se donne ainsi pour but de proposer à des chercheurs et chercheuses débutant·e·s ou confirmé·e·s de mettre la focale sur cet aspect de leurs travaux, les invitant à relire éventuellement leurs recherches à la lumière de cette interrogation spécifique.

 

 

Le séminaire, ouvert à tou·te·s dans la limite des places disponibles, se veut aussi l’occasion d’initier les étudiant·e·s de l’ENS qui le souhaitent à l’animation de la recherche en leur confiant, à chaque séance, une partie de la modération et de la discussion, travail qui, au choix avec le rendu d’une fiche de lecture d’ouvrage, donnera lieu à validation de 3 crédits ECTS.

 

Programme 2017-2018 :

 

 

Séance 1 : Mercredi 14 mars, 17h-19h, salle R2-05

 

« Collectif 9 août », représenté par Anne Bory (Lille 1, Clersé)et Caroline Frau (Lyon 2, Triangle)

 

« Vue d’en haut, vue d’en bas : la fermeture d’une usine comme confrontation sociale à la fois symbolique et matérielle. L’exemple de Molex »

 

 

 

Séance 2  : Mercredi 21 mars, 17h-19h, salle R2-05

 

Xavier Vigna (Université de Bourgogne, Centre Georges Chevrier)

 

« Quand un royaliste xénophobe et antisémite enquête sur les ouvriers : le paradoxe de Jacques Valdour »

 

 

 

 

Séance 3 : Mercredi 16 mai, 17h-19h, salle R3-46

 

Bérénice Crunel (IEP Toulouse, LaSSP)

 

« Une élite subalterne ? Tensions professionnelles et sociales chez les machinistes d’un Opéra de renommée mondiale" »

 

 

 

Séance 4  : Mercredi 23 mai, 17h-19h, salle R2-05

 

Equipe « Ruptures », représentée par Céline Bessière (Université Paris Dauphine, IRISSO), Sibylle Gollac (CNRS, CRESPPA - équipe CSU) et Muriel Mille (UVSQ, PRINTEMPS)

 

« Confrontations entre magistrat·e·s et justiciables aux affaires familiales. Connivence et mépris de classe »

 

 

 

Séance 5  : Mercredi 30 mai 17h-19h, salle R2-05

 

Julien Gros (Université Paris Dauphine, IRISSO)

 

« Relations d’emploi et domination personnalisée. Comment la gestion de la main-d’œuvre dans une PME s’appuie sur des rapports de classe »

 

 

 

Séance 6 : Mercredi 13 juin 17h-19h, salle R1-15 (côté PSE)

 

Benoît de L’Estoile (ENS, CMH)

 

« "Je les aime comme amis, mais pas comme patrons". Domesticité et amitié au Brésil »

 

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Programme 2016-2017

Séance 1 : Jeudi 9 mars, 17h-19h, salle 8

Introduction générale, présentation du séminaire, du programme et des modalités de validation

 

Séance 2 : Vendredi 24 mars 17h-19h, salle 8

Nicolas Mariot (CNRS, CESSP), « Les témoignages intellectuels comme outils pour l’étude des rapports de classes : apports et faiblesses d’un instrument »

 

Séance 3 : Jeudi 20 avril, 17h-19h, salle 8

Kevin Geay (Université Paris Dauphine, IRISSO)

« Travailler à ignorer : membres du Racing et prostituées au Bois de Boulogne »

 

Séance 4 : Jeudi 27 avril, 17h-19h, salle R2-05

Dominique Memmi (CNRS, CSU-CRESPPA)

« La domination dans le face-à-face. Des domestiques aux aides à domicile » (titre provisoire)

 

Séance 5 : Mardi 6 juin, 17h-19h, salle R2-05

Gérard Mauger (CNRS, CESSP)

« Sur les effets de la confrontation sociale : attraction, conversion, aversion. A propos de Martin Eden » (titre provisoire)

 

Séance 6 : Jeudi 15 juin, 17h-19h, salle R2-05

Lise Bernard (CNRS, CMH)

« Les enjeux de la confrontation sociale dans un univers marchand. Le cas des agents immobiliers » (titre provisoire)

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Bibliographie

Barbier, Pascal. « Contrainte relationnelle et résistance au travail  : Les vendeurs des grands magasins ». Sociétés contemporaines, no 86 (avril 2012) : 31‑57.

Bearman, Peter S. Doormen. Chicago : University of Chicago Press, 2005.

Benquet, Marlène. Encaisser  ! Enquête en immersion dans la grande distribution. Paris : la Découverte, 2013.

Boltanski, Luc. « l’encombrement et la maîtrise des "biens sans maître" ».Actes de la recherche en sciences sociales, no 2 (1976) : 102‑9.

Bourdieu, Pierre. La Distinction. Critique sociale du jugement. Paris : Éditions de Minuit, 1979.

Chamboredon, Jean-Claude, et Madeleine Lemaire. « Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement ». Revue française de sociologie 11, no 1 (1970) : 3-33.

Chamboredon, Hélène, Fabienne Pavis, Muriel Surdez, et Laurent Willemez. « S’imposer aux imposants. À propos de quelques obstacles rencontrés par des sociologues débutants dans la pratique et l’usage de l’entretien ». Genèses 16, n°1 (1994) : 114‑32.

François, Jean-Christophe, et Franck Poupeau. « L’évitement scolaire et les classes moyennes à Paris ». Education et sociétés no 14, no 2 (2004) : 51‑66.

Girard, Alain. Le Choix du conjoint. Une enquête psycho-sociologique en France. Presses universitaires de France impr. Brodard et Taupin, 1964.

Grignon, Claude, et Jean Claude Passeron. Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature. Hautes études. Paris : Gallimard / Le Seuil, 1989.

Hoggart, Richard. 33 Newport Street autobiographie d’un intellectuel issu des classes populaires anglaises. Paris : Ed. du Seuil, 1988 [trad. 2013].

Hoggart, Richard. La culture du pauvre. Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre. Le sens commun. Paris : Éd. de Minuit, 1981.

Jounin, Nicolas. Voyage de classe. Des étudiants de Seine-Saint-Denis enquêtent dans les beaux quartiers. Paris : La Découverte, 2014.

Lahire, Bernard. L’homme pluriel. Les ressorts de l’action. Paris : Pluriel, 2011.

Mariot, Nicolas. Tous unis dans la tranchée ? 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple. L’univers historique. Paris : Seuil, 2013.

Mauger, Gérard. « Enquêter en milieu populaire ». Genèses 6, no 1 (1991) : 125‑43.

Memmi, Dominique. « Une situation sans issues  ? Le difficile face à face entre maîtres et domestiques dans le cinéma anglais et français ». Cahiers du Genre n° 35, n°2 (1 décembre 2003) : 209-35.

Pasquali, Paul. Passer les frontières sociales. Comment les « filières d’élite » entrouvrent leurs portes. Paris : Fayard, 2014.

Pasquali, Paul et Olivier Schwartz. « La Culture du pauvre : un classique revisité. Hoggart, les classes populaires et la mobilité sociale », Politix, n°114, 2016 : 21-45.

Pinçon, Michel, et Monique Pinçon-Charlot. Voyage en grande bourgeoisie. Journal d’enquête. Paris : PUF, 1997 [2006].

Pinçon, Michel, et Monique Pinçon-Charlot. Les Ghettos du Gotha  : Comment la bourgeoisie défend ses espaces. Paris : Seuil, 2007.

Schwartz, Olivier. Le monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord. Paris : PUF, 1990.

Tissot, Sylvie (dir.), « Les espaces de l’entre-soi », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 204, 2014.

Vigna, Xavier et Michelle Zancarini-Fournel. « Les rencontres improbables dans "les années 68", Abstract ». Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 101 (22 décembre 2008) : 163‑77.